Les forêts primaires de La Réunion représentent un patrimoine écologique d’une valeur inestimable. Malgré sa superficie modeste de 2 512 km², cette île volcanique de l’océan Indien abrite encore près de 30% de milieux naturels dans leur état originel, un taux exceptionnel comparé aux autres îles de l’archipel des Mascareignes. Ces écosystèmes forestiers, sculptés par 3 millions d’années d’évolution isolée, constituent de véritables sanctuaires de biodiversité où prospèrent des centaines d’espèces qui n’existent nulle part ailleurs sur la planète. Du littoral aux sommets culminant à plus de 3 000 mètres, ces forêts présentent une diversité remarquable, allant des forêts tropicales humides de basse altitude aux landes éricoïdes d’altitude, en passant par les forêts de montagne enveloppées de brumes. Comprendre ce que renferment ces massifs forestiers ancestraux permet de saisir l’urgence de leur préservation face aux menaces croissantes.

Les caractéristiques écologiques des forêts hygrophiles de basse altitude à la réunion

Les forêts primaires de basse altitude, situées entre le niveau de la mer et 800 mètres d’altitude, constituent les écosystèmes les plus menacés de l’île. Leur richesse floristique atteint des sommets impressionnants, avec plus de 40 espèces d’arbres différentes par hectare, un chiffre qui dépasse largement celui des forêts tempérées européennes qui en comptent rarement plus de cinq. Ces forêts tropicales humides, appelées localement forêts de Bois de couleurs des Bas, se caractérisent par une pluviométrie annuelle dépassant fréquemment les 4 000 millimètres et une humidité relative constamment élevée, créant des conditions idéales pour le développement d’une biodiversité exceptionnelle.

La structure en strates de la forêt des bas de Saint-Philippe

La forêt primaire présente une architecture verticale complexe organisée en plusieurs strates distinctes. La canopée supérieure, culminant à environ 20 mètres de hauteur, forme un toit végétal dense où s’entremêlent les houppiers des grands arbres comme le Petit Natte et le Grand Natte. Cette strate abrite une biodiversité insoupçonnée, avec de nombreuses espèces d’oiseaux endémiques et d’invertébrés spécialisés. Sous cette voûte protectrice, une strate intermédiaire accueille des arbres de taille moyenne, tandis que le sous-bois reste relativement dégagé, permettant une circulation aisée. Cette particularité s’explique par la faible luminosité atteignant le sol forestier, limitant la croissance de végétation herbacée dense.

Les épiphytes et lianes du massif forestier de takamaka

Contrairement aux forêts équatoriales continentales où les lianes dominent, les forêts réunionnaises se distinguent par une profusion remarquable de plantes épiphytes. Ces végétaux, qui vivent sur d’autres plantes sans les parasiter, colonisent chaque surface disponible sur les troncs et les branches. On estime qu’une forêt primaire de basse altitude peut abriter jusqu’à 200 espèces d’épiphytes différentes, incluant des fougères miniatures, des mousses luxuriantes et des orchidées sauvages délicates. Cette abondance d’épiphytes crée un véritable jardin suspendu tridimensionnel, augmentant consi

dérablement la surface d’accueil pour la flore et la faune, comme si chaque tronc devenait un immeuble à plusieurs étages. Les lianes sont bien présentes, mais en moindre quantité : elles relient les strates, créent des corridors pour certains insectes et servent parfois de cordes naturelles aux randonneurs… même si leur rôle écologique dépasse largement cette image. Dans des vallées encaissées comme Takamaka, où l’humidité est quasi permanente, ce réseau d’épiphytes et de lianes participe aussi à la rétention de l’eau de pluie et à la lente restitution de l’humidité vers le sol, un mécanisme essentiel pour la stabilité des écosystèmes forestiers.

Le tapis de mousse et la litière forestière de Bébour-Bélouve

Dans les massifs de Bébour-Bélouve, à plus de 1 200 mètres d’altitude, l’humidité quasi constante favorise le développement d’un épais tapis de mousses et de sphaignes. Le sol y est souvent spongieux, comme si l’on marchait sur une éponge végétale, tant la litière forestière accumule feuilles mortes, fragments de branches et humus. Ce tapis joue un rôle capital dans les forêts primaires de La Réunion : il stocke l’eau, protège les jeunes plantules et participe au recyclage continu de la matière organique.

Sous la couche de mousses, une myriade d’organismes décomposeurs – champignons, collemboles, cloportes, insectes saprophages – assure la transformation des débris végétaux en nutriments assimilables par les racines. On peut comparer cette litière forestière à un immense compost naturel, en fonctionnement permanent, qui nourrit les grands arbres endémiques comme les Tamarins des Hauts ou les Bois de couleurs. Pour vous, randonneur, observer ces détails, c’est déjà entrer dans l’intimité de la forêt primaire, au-delà de la simple contemplation du paysage.

Les microclimats humides de la forêt de mare longue

La forêt de Mare Longue, sur les coulées anciennes du Sud Sauvage, illustre parfaitement la notion de microclimat. En quelques dizaines de mètres seulement, l’exposition au vent, la proximité d’une ravine ou l’épaisseur de la coulée de lave modifient la température et l’humidité ambiante. Résultat : des poches de végétation légèrement différentes coexistent au sein d’un même massif forestier, avec leurs cortèges d’espèces spécifiques. C’est l’une des raisons pour lesquelles on y recense jusqu’à 40 essences d’arbres par hectare.

Dans les creux les plus ombragés, l’air reste saturé en humidité et la mousse recouvre presque chaque surface disponible. Sur les bombements de lave plus exposés, les arbres sont plus bas, les troncs plus tortueux, rappelant que le vent et le soleil y sont plus présents. On peut voir ces microclimats comme de petites « pièces » dans une même maison forestière, chacune offrant des conditions de vie légèrement différentes aux plantes et aux animaux. Cette mosaïque fine explique en grande partie pourquoi les forêts primaires de La Réunion abritent autant d’espèces endémiques sur un territoire aussi restreint.

La flore endémique emblématique des forêts primaires réunionnaises

Les forêts primaires de La Réunion sont de véritables musées vivants de la flore endémique. Isolées pendant des centaines de milliers d’années, de nombreuses lignées végétales y ont évolué de façon unique, donnant naissance à des espèces que vous ne verrez nulle part ailleurs. Certaines sont imposantes et spectaculaires, d’autres beaucoup plus discrètes, mais toutes participent à l’originalité de ces écosystèmes. En les découvrant, on comprend mieux pourquoi la conservation des forêts primaires est au cœur des stratégies du Parc National de La Réunion.

Le bois de fer (sideroxylon borbonicum) et le bois de rempart (agarista salicifolia)

Le bois de fer, comme son nom le laisse deviner, produit un bois extrêmement dense et lourd, traditionnellement recherché pour la construction et l’ébénisterie. Cet arbre endémique, autrefois abondant dans les forêts de basse altitude, a fortement régressé sous l’effet du défrichement. On le rencontre encore dans quelques poches de forêts primaires, notamment à Mare Longue et Bois Blanc, où il peut atteindre plus de 15 mètres de hauteur. Sa croissance lente en fait un véritable « patriarche » de la forêt, dont chaque individu met des décennies à s’installer.

Le bois de rempart (Agarista salicifolia) doit quant à lui son nom à sa capacité à coloniser les pentes abruptes et les remparts volcaniques. Ses rameaux souples et ses racines profondes contribuent à stabiliser ces terrains fragiles, jouant un rôle d’armature végétale contre l’érosion. Ses fleurs en grappes pendantes attirent une grande diversité de pollinisateurs, notamment des insectes indigènes. Pour l’observateur attentif, repérer ces deux espèces, c’est déjà poser un premier regard botanique sur les forêts primaires de La Réunion.

Les fougères arborescentes du genre cyathea dans les ravines

Symbole des forêts humides de montagne, les fougères arborescentes du genre Cyathea, localement appelées fanjans, dominent de nombreuses ravines de Bébour, Bélouve ou Notre-Dame-de-la-Paix. Ces plantes préhistoriques, qui peuvent atteindre 6 à 8 mètres de haut, forment de véritables palmeraies de fougères au cœur des vallons encaissés. Leur stipe (faux tronc) fibreux est en réalité constitué de racines adventives qui contribuent à retenir le sol et l’humidité.

Les frondes gigantesques des Cyathea créent une ombre fraîche sous laquelle se développent des mousses, des petites fougères et de jeunes plants d’arbres endémiques. On pourrait comparer ces fougères à des « parasols biologiques » qui protègent la jeune génération de plantes des rayons directs du soleil et des pluies battantes. Dans certaines ravines, la densité des fanjans est telle que l’on a l’impression de traverser un décor de film fantastique, où le temps semble suspendu. Pour les naturalistes comme pour les simples promeneurs, ces fougères arborescentes sont souvent l’un des premiers émerveillements face aux forêts primaires de La Réunion.

Les orchidées épiphytes rares : angraecum et jumellea

Les forêts primaires réunionnaises abritent une quarantaine d’espèces d’orchidées indigènes, dont une grande partie est endémique. Parmi elles, les genres Angraecum et Jumellea sont particulièrement remarquables. Ces orchidées épiphytes s’accrochent aux troncs moussus et aux branches horizontales, souvent à plusieurs mètres du sol, là où l’humidité et la lumière sont parfaitement dosées. Leurs fleurs, parfois minuscules, parfois spectaculaires, sont adaptées à des pollinisateurs spécifiques, comme certains papillons de nuit.

Une légende scientifique célèbre, née à Madagascar mais valable aussi pour les Mascareignes, raconte comment Darwin avait prédit l’existence d’un papillon à très longue trompe en observant un Angraecum à éperon démesuré. Cette relation intime entre orchidée et pollinisateur illustre la finesse des adaptations qui se sont développées dans ces forêts isolées. Lors de vos randonnées, lever les yeux vers la canopée et prendre le temps de scruter les branches peut vous révéler ces joyaux discrets. Leur présence est un indicateur précieux de la bonne santé écologique des forêts primaires.

Le tan rouge (weinmannia tinctoria) et les espèces de la famille des mélastomatacées

Le tan rouge (Weinmannia tinctoria) est l’un des arbres emblématiques des forêts de moyenne altitude, notamment dans les Bois de couleurs des Hauts. Son écorce rougeâtre, autrefois utilisée pour la teinture et le tannage, lui a valu son nom vernaculaire. Il forme des peuplements caractéristiques dans les régions humides de la Plaine des Palmistes, de Cilaos ou encore de la Plaine des Cafres. Sa floraison discrète, mais abondante, constitue une ressource alimentaire importante pour de nombreux insectes pollinisateurs.

Les Mélastomatacées, famille botanique très bien représentée à La Réunion, complètent ce tableau. Des genres comme Tibouchina ou Dissotis se reconnaissent à leurs feuilles nervurées et à leurs fleurs souvent violettes ou rosées. Dans les forêts primaires, ces arbustes et petits arbres occupent la strate intermédiaire et les lisières, là où la lumière est plus présente. Ensemble, le tan rouge et les Mélastomatacées contribuent à la diversité structurelle et chromatique de la forêt, offrant nectar, fruits et abris à une multitude d’animaux. Là encore, la perte de ces espèces signifierait bien plus qu’une simple disparition de « jolies plantes » : c’est tout un réseau d’interactions qui s’effondrerait.

La faune forestière adaptée aux écosystèmes primaires

Si la flore attire souvent d’abord le regard, la faune des forêts primaires de La Réunion n’en est pas moins fascinante. Longtemps isolée de tout grand prédateur terrestre, elle s’est développée sans les contraintes que l’on observe sur les continents. Résultat : une majorité d’espèces de petite taille, souvent discrètes, mais dotées d’adaptations très fines à leur milieu. Oiseaux, chauves-souris, reptiles, escargots et insectes endémiques forment un tissu vivant intimement lié à la forêt. Les observer demande parfois de la patience, mais chaque rencontre est un concentré de naturalité.

Le tuit-tuit (coracina newtoni) et son habitat dans les forêts de bébour

Le Tuit-tuit, également appelé Échenilleur de La Réunion, est l’un des oiseaux les plus menacés de l’île et du monde. Sa population, longtemps réduite à une poignée de couples, ne survit aujourd’hui que grâce à des efforts de conservation intensifs. Son principal bastion se trouve dans les forêts de la Roche Écrite et plus largement dans le massif Bébour-Bélouve, où subsistent encore des forêts primaires suffisamment intactes. Cet oiseau insectivore fréquente les étages moyens de la canopée, où il capture des insectes sur les branches et le feuillage.

Le Tuit-tuit illustre parfaitement la dépendance absolue de certaines espèces à la qualité des forêts primaires. La fragmentation de son habitat, la prédation par les rats et les chats harets, ou encore la concurrence d’oiseaux introduits compromet directement sa survie. En protégeant les grands massifs de Bois de couleurs des Hauts, c’est donc toute une chaîne écologique que l’on préserve, dont le Tuit-tuit n’est que la partie visible. Lors de vos randonnées, si vous avez la chance d’entendre son chant répétitif et cristallin, mesurez à quel point chaque individu observé est le fruit d’un fragile équilibre.

Les invertébrés endémiques : escargots du genre bothriembryon et coléoptères

Souvent ignorés parce que discrets, les invertébrés endémiques sont pourtant au cœur du fonctionnement des forêts primaires de La Réunion. Les escargots terrestres du genre Bothriembryon (ou genres proches localement) se rencontrent dans la litière humide et sur les troncs moussus. Leur coquille spiralée, parfois ornée de motifs subtils, témoigne de longues lignées d’évolution insulaire. Ces gastéropodes participent au recyclage de la matière organique en consommant champignons et débris végétaux, un rôle clé dans la dynamique des sols forestiers.

Les coléoptères, quant à eux, représentent des dizaines d’espèces, dont une forte proportion est endémique. Certains vivent dans le bois mort, d’autres dans la canopée, d’autres encore dans le sol. On peut les comparer à des ouvriers spécialisés d’une même entreprise : chacun occupe une niche précise, depuis le recyclage du bois jusqu’à la pollinisation de certaines plantes. De nombreuses espèces restent à décrire scientifiquement, ce qui signifie que chaque destruction de forêt primaire emporte peut-être avec elle des espèces que nous n’aurons jamais eu le temps de connaître.

Les geckos verts de manapany (phelsuma inexpectata) dans les zones intactes

Le gecko vert de Manapany est l’un des reptiles les plus emblématiques et les plus menacés de La Réunion. Endémique strict de l’île, il se rencontre surtout sur le littoral Sud, où il occupe encore quelques fragments de forêts côtières et de jardins plantés d’essences indigènes. Bien qu’il ne vive pas uniquement en forêt primaire, ce Phelsuma dépend étroitement de la présence de végétation naturelle : vacoas, bois de rose, bois de lait, pandanus et autres espèces indigènes lui offrent gîtes, insectes et nectar.

Dans les zones littorales où subsistent des lambeaux de forêts originelles, la présence du gecko vert de Manapany est un indicateur précieux de qualité écologique. Il illustre aussi une réalité importante : les forêts primaires de basse altitude n’abritent pas seulement des arbres anciens, mais constituent des réservoirs génétiques pour toute une faune qui rayonne ensuite vers les zones périurbaines. La fragmentation de ces habitats, la concurrence des geckos exotiques et l’urbanisation rapide du littoral constituent aujourd’hui des menaces majeures pour cette espèce surprenante, dont le nom scientifique – inexpectata – rappelle la surprise de sa découverte tardive.

Les zones de conservation prioritaires du parc national de la réunion

Face à l’extraordinaire richesse des forêts primaires et à leur vulnérabilité, le Parc National de La Réunion a identifié plusieurs zones de conservation prioritaires. Ces secteurs concentrent des habitats rares, des espèces endémiques menacées ou encore des processus écologiques remarquablement intacts. On peut citer, parmi les plus emblématiques, les massifs de Bébour-Bélouve, la forêt de Mare Longue, la Roche Écrite, les remparts de Cilaos et le massif de la Fournaise. Tous bénéficient de statuts de protection renforcés : cœur de parc national, réserves biologiques dirigées ou intégrales, réserves naturelles nationales.

Dans ces espaces, les interventions humaines sont strictement encadrées : pas de défrichement, pas de plantations exotiques, limitation de la fréquentation touristique à des sentiers balisés, et surveillance accrue des espèces invasives. Pour vous, visiteur, cela signifie que la découverte de ces forêts se fait dans un cadre pensé pour minimiser l’empreinte humaine. Le Parc National travaille également avec les communes, l’ONF et les associations naturalistes pour restaurer des corridors écologiques entre ces noyaux de forêt primaire. Sans ces connexions, les populations animales et végétales resteraient isolées, plus vulnérables aux aléas climatiques et génétiques.

Ces zones de conservation prioritaires ne sont pas figées : les connaissances scientifiques évoluent, de nouvelles espèces sont découvertes, des menaces apparaissent. Le classement de certains secteurs peut donc être revu, renforcé ou étendu. En tant que randonneur ou habitant de l’île, votre rôle est simple mais essentiel : respecter les sentiers, éviter de transporter des graines ou de la terre d’un massif à l’autre, et signaler toute dégradation ou pratique illégale observée. La protection des forêts primaires de La Réunion est l’affaire de tous, au quotidien.

Les menaces anthropiques et invasions biologiques dans les massifs forestiers

Malgré leur apparente immensité, les forêts primaires de La Réunion sont des milieux fragiles, soumis à de fortes pressions. L’histoire de l’île, marquée par les défrichements pour la canne à sucre, le café puis le géranium, a déjà fait disparaître la majorité des forêts de basse altitude. Aujourd’hui, les principales menaces sont plus diffuses : espèces exotiques envahissantes, incendies, urbanisation rampante, fréquentation non maîtrisée, prédation accrue sur la faune endémique. Comprendre ces enjeux permet de mieux mesurer l’importance des efforts de conservation en cours.

La prolifération du goyavier-fraise (psidium cattleianum) et du raisin marron

Le goyavier-fraise et le raisin marron sont deux des « pestes végétales » les plus redoutées des gestionnaires de forêts à La Réunion. Introduits pour leur valeur ornementale ou alimentaire, ils ont rapidement échappé à tout contrôle et colonisent désormais les lisières et les sous-bois dégradés. Leur croissance rapide et leur capacité à produire de grandes quantités de graines leur permettent de supplanter les jeunes pousses d’espèces indigènes. À terme, ils peuvent former des fourrés monospécifiques, réduisant la diversité floristique et faunique.

Pour les forêts primaires, la menace est particulièrement insidieuse. Le goyavier-fraise profite des petites trouées naturelles, par exemple après la chute d’un arbre, pour s’installer avant les espèces locales. Le raisin marron, liane vigoureuse, peut recouvrir la canopée et faire ployer les jeunes arbres sous son poids. Des opérations de lutte manuelle et mécanique sont menées depuis les années 1980, parfois complétées par des expérimentations de lutte biologique. Mais la clé reste la prévention : limiter la propagation de ces espèces en dehors des jardins, nettoyer les chaussures et le matériel de randonnée, et éviter de transporter des plants ou des fruits d’un secteur à l’autre.

L’impact des rats et des chats harets sur l’avifaune endémique

Les mammifères introduits, en particulier les rats et les chats redevenus sauvages, constituent une autre menace majeure pour les forêts primaires de La Réunion. Sur une île qui ne comptait que quelques chauves-souris comme mammifères indigènes, l’arrivée de ces prédateurs a bouleversé l’équilibre écologique. Les rats s’attaquent aux graines, aux jeunes plantules, mais surtout aux œufs et aux oisillons nichant au sol ou dans les cavités. Les chats harets, quant à eux, chassent les oiseaux, les geckos, les insectivores et même certains invertébrés de grande taille.

Des espèces comme le Tuit-tuit, le Papangue ou le Pétrel de Barau sont directement menacées par cette prédation accrue. Dans certaines zones de nidification, plus de la moitié des jeunes peuvent être perdus à cause des rats et des chats. Pour y faire face, le Parc National, les associations et les scientifiques déploient des campagnes de piégeage, de dératisation ciblée et de sensibilisation des propriétaires de chats. En tant que visiteur, vous pouvez agir en ne nourrissant jamais les animaux errants, en gardant vos animaux domestiques sous contrôle, et en soutenant les programmes de stérilisation et d’identification. Sur une île, la moindre négligence peut avoir des conséquences durables.

Les trouées forestières causées par les cyclones et la régénération naturelle

Les cyclones tropicaux font partie intégrante de l’histoire des forêts réunionnaises. Rafales de vent, pluies diluviennes, glissements de terrain : chaque épisode majeur provoque la chute d’arbres, l’ouverture de trouées et parfois la destruction de pans entiers de forêt. À première vue, on pourrait croire que cette perturbation est comparable à une déforestation, mais la réalité est plus nuancée. Dans une forêt primaire en bon état, ces trouées sont autant d’opportunités de régénération naturelle, où les espèces pionnières indigènes prennent le relais avant de laisser la place, progressivement, aux arbres de la canopée.

Le problème survient lorsque ces trouées sont colonisées en priorité par des espèces exotiques envahissantes, plus agressives et mieux adaptées aux milieux perturbés. Dans ce cas, le cycle naturel de régénération se trouve détourné, et la composition de la forêt se modifie à long terme. Les gestionnaires forestiers doivent alors arbitrer entre laisser faire les processus naturels et intervenir pour faciliter le retour des espèces endémiques. Pour vous, randonneur, ces zones ouvertes après cyclone offrent souvent de belles vues et une lumière différente, mais il est crucial de rester sur les sentiers afin de ne pas aggraver l’érosion des sols déjà fragilisés.

Les services écosystémiques des forêts primaires pour l’île de la réunion

Au-delà de leur beauté et de leur richesse biologique, les forêts primaires de La Réunion rendent à l’île une multitude de « services écosystémiques » indispensables. On peut les comparer à une infrastructure naturelle sophistiquée, qui fonctionne gratuitement et en continu, pour peu que l’on en prenne soin. Régulation de l’eau, protection contre les risques naturels, stockage de carbone, ressources culturelles et récréatives : sans ces forêts, la vie quotidienne à La Réunion serait très différente.

Sur le plan hydrologique, les forêts primaires jouent le rôle de gigantesques châteaux d’eau. Leur canopée intercepte les pluies, leur litière stocke et filtre l’eau, leurs sols structurés ralentissent le ruissellement. Cela limite les crues soudaines, alimente durablement les sources et les captages, et réduit l’érosion qui colmate les ravines et les lagons. Pour une île montagneuse soumise à des épisodes de pluies extrêmes, cette régulation est vitale. Protéger les forêts de Bébour-Bélouve, de la Plaine des Lianes ou du Mazerin, c’est aussi sécuriser l’approvisionnement en eau potable de centaines de milliers d’habitants.

Les forêts primaires contribuent également à la lutte contre le changement climatique en stockant d’importantes quantités de carbone dans leur biomasse et leurs sols. Chaque arbre endémique qui atteint un grand âge agit comme un réservoir de carbone sur le long terme. À cela s’ajoute un ensemble de services culturels : paysages spectaculaires, lieux de randonnées, patrimoine identitaire pour les Réunionnais, support de recherches scientifiques et d’éducation à l’environnement. Qui n’a jamais été saisi par la magie de Bélouve dans la brume ou par la luxuriance de Mare Longue après la pluie ?

Enfin, ces forêts fournissent des ressources économiques durables lorsqu’elles sont gérées avec précaution : bois de tamarin pour l’ébénisterie, cryptoméria pour la construction, plantes médicinales traditionnelles, écotourisme de randonnée et d’observation de la faune. La clé est de ne pas « consommer » plus que ce que la forêt peut régénérer, en respectant les zonages de protection et les bonnes pratiques. En tant que visiteur ou habitant, chaque geste compte : rester sur les sentiers, ne rien prélever, emporter ses déchets, ne pas introduire de nouvelles espèces. C’est ainsi que nous pouvons continuer, ensemble, à profiter de ce patrimoine forestier exceptionnel tout en le transmettant intact aux générations futures.