La Réunion, petit caillou de 2 510 km² perdu dans l’océan Indien, représente un véritable trésor de biodiversité à l’échelle mondiale. Avec seulement 3 millions d’années d’existence, cette île volcanique abrite pourtant une richesse naturelle qui rivalise avec des territoires bien plus vastes. Classée parmi les 34 hotspots de biodiversité reconnus mondialement par l’Union internationale pour la conservation de la nature, La Réunion concentre une extraordinaire diversité d’espèces dans un espace extrêmement restreint. Cette concentration unique s’explique par une combinaison de facteurs géologiques, climatiques et évolutifs qui ont créé un laboratoire naturel d’une valeur scientifique inestimable. Comprendre ce qui rend cette biodiversité si particulière, c’est saisir l’importance cruciale de sa préservation face aux menaces contemporaines.

L’insularité océanique et l’endémisme exceptionnel de la réunion

Le hotspot de biodiversité des mascareignes : statut biogéographique unique

L’archipel des Mascareignes, composé de La Réunion, Maurice et Rodrigues, constitue l’un des 36 hauts lieux de biodiversité reconnus à l’échelle planétaire. Cette reconnaissance s’appuie sur deux critères fondamentaux : une concentration exceptionnelle d’espèces endémiques et un niveau de menace élevé pesant sur ces écosystèmes. À La Réunion, le patrimoine naturel s’est développé dans un isolement quasi total, permettant l’émergence d’une flore et d’une faune uniques au monde. Cette position géographique, à plus de 800 kilomètres de Madagascar et loin de tout continent, a créé des conditions idéales pour que la vie évolue de manière totalement indépendante.

L’insularité océanique agit comme un filtre sélectif naturel : seules les espèces capables de franchir d’immenses distances marines ont pu coloniser l’île. Les végétaux sont arrivés par les airs, portés par les vents cycloniques, ou par les eaux, accrochés aux plumes d’oiseaux migrateurs ou flottant au gré des courants. Cette colonisation progressive, étalée sur des millénaires, a permis l’installation d’une végétation originale qui s’est ensuite diversifiée dans les multiples niches écologiques offertes par le relief accidenté de l’île.

Les taux d’endémisme record : 30% de la flore et 100% des oiseaux forestiers

La Réunion présente des taux d’endémisme parmi les plus élevés au monde. Sur les 850 espèces végétales indigènes recensées, environ 230 sont strictement endémiques, soit plus de 27% de la flore native. Cette proportion atteint des sommets dans certains groupes taxonomiques : près de 40% des espèces d’arbres n’existent nulle part ailleurs sur la planète. Pour la faune, les chiffres sont tout aussi impressionnants. Tous les oiseaux forestiers de l’île sont endémiques, qu’il s’agisse du Tuit-tuit, du Pétrel de Barau ou du Papangue.

Cette exceptionnelle concentration d’espèces uniques confère à La Réunion une responsabilité considérable en termes de conservation. La disparition locale d’une espèce endémique stricte équivaut à son extinction mondiale définitive. Les scientifiques estiment que plus d’un quart des espèces indigènes présentes sur l’île sont actuellement

menacées de disparition, ce qui place l’île parmi les territoires où l’érosion de la biodiversité est la plus préoccupante. Selon les dernières évaluations de l’UICN et du Muséum national d’Histoire naturelle, 41 % des plantes indigènes de La Réunion sont désormais classées menacées, contre 30 % en 2010. Autrement dit, près d’une espèce sur deux pourrait disparaître à moyen terme si aucune mesure efficace n’est mise en œuvre. Dans un contexte où chaque espèce endémique perdue représente une perte définitive pour le patrimoine naturel mondial, la préservation de cette biodiversité réunionnaise devient un enjeu planétaire autant que local.

L’isolement géographique et la spéciation adaptative depuis 2 millions d’années

La Réunion est l’une des rares îles volcaniques dont l’âge relativement récent est bien documenté : les premières formations émergées remontent à environ 2 à 3 millions d’années. Cet intervalle peut paraître court à l’échelle géologique, mais il a suffi pour que des processus évolutifs intenses s’y déroulent. Isolée au milieu de l’océan Indien, loin des grands continents, l’île a fonctionné comme une « serre évolutive » où quelques espèces colonisatrices ont donné naissance à une multitude de formes nouvelles par spéciation adaptative.

Ce phénomène, comparable à ce que l’on observe aux Galápagos ou à Hawaï, repose sur la diversification progressive d’une lignée initiale qui se spécialise dans différents milieux. Un même groupe de plantes peut ainsi se décliner en espèces distinctes adaptées aux zones sèches du littoral, aux forêts humides de montagne ou aux landes de haute altitude. La variété des microclimats – plus de 100, voire 200 selon certains travaux – a joué un rôle clé dans cette différenciation rapide. Chaque vallée, chaque cirque, chaque rempart a pu agir comme une « île dans l’île », favorisant l’isolement de petites populations et l’apparition de nouvelles espèces adaptées à des conditions très spécifiques.

Dans de nombreux cas, cette spéciation adaptative a abouti à des formes si spécialisées qu’elles ne peuvent survivre que dans un périmètre extrêmement restreint. On trouve ainsi des plantes endémiques dont la répartition actuelle se limite à quelques hectares d’une forêt relictuelle ou d’une falaise brumeuse. C’est ce qui fait à la fois la richesse et la fragilité de la biodiversité de La Réunion : une extraordinaire originalité biologique, mais aussi une grande vulnérabilité face à toute modification de l’habitat.

Les espèces emblématiques endémiques : tuit-tuit, pétrel de barau et papangue

Pour mesurer concrètement ce caractère unique, il suffit de s’intéresser à quelques espèces emblématiques de l’avifaune réunionnaise. Le Tuit-tuit (ou Échenilleur de La Réunion, Coracina newtoni) est un petit passereau forestier qui ne survit plus que dans quelques lambeaux de forêts de montagne au nord de l’île. Considéré comme en danger critique d’extinction, il fait l’objet de programmes de conservation intensifs, notamment la lutte contre les prédateurs introduits et la restauration de son habitat. Sa survie symbolise à elle seule la capacité – ou l’incapacité – de l’île à préserver son patrimoine naturel le plus rare.

Le Pétrel de Barau (Pterodroma baraui) est un autre exemple spectaculaire d’oiseau strictement réunionnais. Cet oiseau marin niche dans les hautes pentes volcaniques, entre 2 000 et 2 800 mètres d’altitude, avant de parcourir l’océan Indien pour se nourrir. Ses colonies de reproduction, installées dans des remparts difficilement accessibles, sont menacées par la prédation des rats et des chats harets, mais aussi par la pollution lumineuse qui désoriente les jeunes oiseaux en vol. Des programmes de sauvetage, combinant réduction de la lumière artificielle et collecte des individus tombés au sol, ont permis de limiter le déclin de cette espèce.

Enfin, le Papangue (Circus maillardi), unique rapace diurne de La Réunion, incarne la dimension symbolique de cette biodiversité insulaire. Ce busard endémique, qui plane au-dessus des champs de canne et des savanes sèches à la recherche de proies, subit les pressions liées à la destruction de ses habitats et aux empoisonnements indirects. Il reste néanmoins encore observable dans plusieurs secteurs de l’île, faisant de lui un véritable ambassadeur de la biodiversité réunionnaise. En observant ces espèces, vous touchez du regard l’aboutissement de millions d’années d’évolution insulaire, concentrées sur quelques kilomètres carrés.

L’étagement altitudinal de 0 à 3070 mètres : mosaïque d’écosystèmes tropicaux

La forêt hygrophile de basse altitude : sanctuaire du bois de couleurs des bas

La Réunion se caractérise par un gradient altitudinal exceptionnel, allant du niveau de la mer jusqu’aux 3 070 mètres du Piton des Neiges. Cette variation rapide des altitudes, combinée aux différences d’exposition aux alizés, crée une véritable mosaïque d’écosystèmes tropicaux. À basse et moyenne altitude sur les versants exposés aux vents humides de l’est et du sud, se développe la forêt hygrophile de Bois de Couleurs des Bas, l’une des formations végétales les plus riches de l’île.

Dans ces forêts, la canopée peut atteindre 15 à 20 mètres de hauteur, composée d’une quarantaine d’espèces d’arbres indigènes : Bois de natte, Bois de pomme rouge, Bois de perroquet ou encore Mapou. L’ambiance y est chaude, très humide, avec une lumière tamisée filtrée par les feuillages denses. Les troncs et branches sont recouverts de mousses, de fougères épiphytes et d’orchidées qui profitent de la forte hygrométrie pour se développer sans jamais toucher le sol. Cet épiphytisme marqué illustre la capacité de la flore réunionnaise à exploiter toutes les ressources disponibles dans un milieu où l’eau n’est pas limitante.

Ce type de forêt, autrefois très répandu en basse altitude, a été largement détruit par les défrichements agricoles et l’urbanisation du littoral. Il n’en subsiste plus aujourd’hui que quelques reliques, notamment dans le Sud Sauvage (forêt de Mare-Longue, Hauts de Saint-Philippe) et sur certains tronçons des pentes de l’est. Ces lambeaux de forêt de Bois de Couleurs des Bas forment des sanctuaires de biodiversité où se concentrent de nombreuses espèces endémiques rares, parfois connues seulement d’un petit nombre de botanistes. Visiter ces forêts, c’est un peu comme feuilleter les dernières pages intactes d’un livre en grande partie effacé.

La forêt de Bébour-Bélouve : écosystème primaire à tamarins des hauts

En gagnant l’altitude, entre 1 000 et 1 600–2 000 mètres selon l’exposition, la forêt de basse altitude laisse progressivement place aux forêts humides de montagne. Les massifs de Bébour et Bélouve, situés au cœur de l’île, en sont l’illustration la plus spectaculaire. Ici, une partie de la forêt est encore considérée comme primaire, c’est-à-dire jamais profondément transformée par l’homme. Dans ces milieux constamment enveloppés de brumes, l’atmosphère est fraîche, saturée d’humidité et d’odeurs végétales.

La forêt de Bébour-Bélouve associe deux formations principales : la forêt de Bois de Couleurs des Hauts et la forêt de Tamarins des Hauts. La première est dominée par de petits arbres denses – Mahots, Mapous, Bois de tambour – dont les troncs sont couverts de mousses, de lichens et de fougères. La seconde se caractérise par la présence du Tamarin des Hauts (Acacia heterophylla), un arbre endémique dont les troncs sinueux et les couronnes inclinées trahissent l’exposition répétée aux vents cycloniques. Ces tamarins, souvent mêlés à des bambous Calumet et à des brandes, forment des paysages forestiers lumineux, très appréciés des randonneurs.

Ce massif forestier joue un rôle écologique majeur pour la biodiversité de La Réunion. Il abrite une faune discrète mais remarquable, comme le Merle péi ou le Tuit-tuit dans certains secteurs, et une flore extrêmement riche en fougères arborescentes, en mousses et en plantes épiphytes. De plus, en captant les brouillards et les pluies orographiques, ces forêts de montagne assurent une fonction de « château d’eau » pour l’île, alimentant les sources et les cours d’eau qui descendent vers le littoral. Sans ces écosystèmes de haute altitude, la régulation hydrologique et le maintien des sols seraient gravement compromis.

La végétation éricoïde du piton des neiges et des sommets volcaniques

Au-dessus de 1 700–1 800 mètres, la physionomie de la végétation change à nouveau. Les forêts denses s’éclaircissent puis disparaissent, laissant place à une végétation de landes et de pelouses altimontaines, souvent regroupée sous le terme de végétation « éricoïde ». Sur les pentes du Piton des Neiges ou du Grand Bénare, vous traversez alors des paysages de bruyères tropicales, dominés par les brandes (Erica spp.) et les Ambavilles (Hubertia et Hubertia spp.), deux groupes emblématiques de ces milieux hauts perchés.

Dans ces conditions extrêmes – amplitudes thermiques marquées, vents violents, rayonnement intense et sols pauvres – les plantes ont développé des stratégies d’adaptation très spécifiques. Les feuilles deviennent petites, coriaces, parfois recouvertes de poils ou appliquées sur la tige pour limiter les pertes d’eau et réduire les dommages causés par le froid ou les UV. Certaines espèces sont dites « coussinantes », formant des buissons denses qui emprisonnent un peu de chaleur et protègent les bourgeons des rafales. Nous sommes ici dans un monde végétal miniaturisé, où chaque centimètre gagné sur le sol représente une victoire sur les contraintes climatiques.

Plus on s’approche des sommets, plus la végétation se clairseme. Sur les coulées anciennes et les cendres remaniées, quelques herbes rases, lichens et petites plantes pionnières subsistent, affrontant des températures nocturnes parfois proches de 0 °C. Ce contraste entre les forêts luxuriantes des bas et ces landes rabougries des hauts illustre à quel point l’étagement altitudinal de La Réunion condense, sur un territoire restreint, une gamme d’écosystèmes que l’on mettrait habituellement des milliers de kilomètres à parcourir sur un continent.

Les zones hyper-humides de takamaka : pluviométrie de 10 000 mm et biodiversité cryptogamique

Parmi les nombreux microclimats réunionnais, les gorges de Takamaka, sur le versant est de l’île, figurent parmi les plus remarquables. Cette vallée encaissée reçoit certaines des plus fortes précipitations annuelles au monde, avec des valeurs pouvant dépasser 10 000 mm par an. Cette pluviométrie exceptionnelle, conjuguée à un relief très abrupt, favorise le développement d’une biodiversité spécifique, en particulier pour les groupes qui affectionnent l’humidité permanente : mousses, hépatiques, fougères et lichens.

On parle souvent de biodiversité « cryptogamique » pour désigner ces organismes discrets, dépourvus de fleurs visibles, mais essentiels au fonctionnement des écosystèmes. À Takamaka, les troncs des arbres, les rochers et même les talus de terre sont littéralement tapissés de tapis de mousses et de fougères. Ce couvert cryptogamique joue un rôle crucial dans la rétention d’eau, la stabilisation des sols et la création de microhabitats pour une multitude d’invertébrés. C’est un peu comme si chaque centimètre carré de surface devenait un jardin miniature, regorgeant d’interactions biologiques.

Ces gorges hyper-humides constituent également un refuge pour des espèces rares qui ne supportent pas les variations brusques de température ou de sécheresse. Dans un contexte de changement climatique, ces « refuges climatiques » pourraient devenir des zones clés pour le maintien de certaines espèces endémiques les plus sensibles. Mais ils sont aussi exposés aux risques d’infrastructures (aménagements hydroélectriques, routes), ce qui pose un défi majeur : comment concilier production d’énergie renouvelable et préservation d’un patrimoine naturel aussi singulier ?

Les menaces anthropiques et les espèces invasives sur l’équilibre écologique

Leucaena leucocephala et rubus alceifolius : colonisation des milieux naturels

Si La Réunion est un joyau de biodiversité, ce joyau est aujourd’hui profondément fragilisé par les activités humaines. Parmi les menaces les plus sérieuses, les espèces exotiques envahissantes occupent une place de premier plan. Introduites volontairement (plantes ornementales, fourragères, espèces de production) ou accidentellement, certaines de ces espèces se sont échappées des zones cultivées pour coloniser les milieux naturels, où elles concurrencent les espèces indigènes. Leucaena leucocephala et Rubus alceifolius (le fameux « vigne marron ») en sont deux exemples emblématiques.

Leucaena leucocephala, un petit arbre originaire d’Amérique centrale, a été planté pour le fourrage et la stabilisation des sols. Très tolérant à la sécheresse, produisant une grande quantité de graines et capable de repousser après coupe, il forme rapidement des fourrés denses qui étouffent la régénération des essences indigènes, notamment dans les zones sèches et semi-sèches de l’ouest. Quant au Rubus alceifolius, introduit pour ses baies comestibles, il s’est révélé être un redoutable conquérant des sous-bois et des lisières forestières. Ses tiges épineuses et ses racines traçantes forment des tapis impénétrables, empêchant les jeunes plants de la flore native de s’installer.

Pour lutter contre ces « pestes végétales », les gestionnaires d’espaces naturels combinent arrachage manuel, débroussaillage mécanique et, de plus en plus, techniques de lutte biologique ciblée. Mais la tâche est titanesque : plus d’une centaine d’espèces végétales exotiques sont aujourd’hui considérées comme envahissantes à La Réunion, et près de la moitié des zones à fort enjeu de conservation montrent déjà des signes d’envahissement. Face à cette pression, chaque introduction de nouvelle plante ornementale ou agricole devrait être pensée avec prudence : vaut-il vraiment la peine de faire entrer dans les jardins péi une espèce qui pourrait, demain, menacer les forêts primaires ?

Le rat noir et la petite mangouste indienne : prédation sur l’avifaune endémique

Les invasions ne concernent pas que les plantes. Les animaux exotiques introduits, souvent pour lutter contre d’autres nuisibles ou par simple négligence, ont parfois eu des effets dévastateurs sur l’avifaune endémique. Le Rat noir (Rattus rattus) et la Petite Mangouste indienne (Herpestes javanicus) font partie des plus redoutables prédateurs de la faune locale. Capables de grimper aux arbres, d’explorer les falaises et de fouiller les terriers, ils s’attaquent aux œufs, aux poussins et parfois aux adultes de nombreuses espèces d’oiseaux.

Sur les sites de nidification du Pétrel de Barau ou du Pétrel noir de Bourbon, les rats peuvent ainsi décimer une grande partie de la reproduction annuelle. De même, la Petite Mangouste, introduite à l’origine pour lutter contre les rats dans les plantations de canne, s’est révélée tout aussi problématique, élargissant son régime à de petits oiseaux, reptiles et amphibiens. Cette situation illustre un effet pervers bien connu : vouloir corriger un déséquilibre écologique en introduisant un nouveau prédateur revient souvent à ajouter un problème supplémentaire à la liste.

Les actions de conservation visent désormais à réduire la densité de ces prédateurs sur les sites les plus sensibles, à travers des campagnes de piégeage et de dératisation ciblées. Ces opérations sont complexes, coûteuses et doivent être répétées dans le temps, mais elles montrent déjà des résultats encourageants pour certaines populations d’oiseaux. Pour autant, vous le voyez, la meilleure stratégie reste préventive : éviter l’introduction de nouveaux animaux exotiques, contrôler strictement les transports de marchandises et sensibiliser le public aux conséquences des abandons d’animaux domestiques.

La fragmentation des habitats forestiers : impact de l’urbanisation littorale

Outre les espèces invasives, la fragmentation des habitats constitue une autre grande menace pour la biodiversité de La Réunion. Historiquement, les défrichements agricoles pour le café, puis la canne à sucre et le géranium, ont déjà entraîné la disparition de vastes superficies de forêts de basse altitude. Aujourd’hui, c’est surtout l’urbanisation littorale qui accentue cette fragmentation, en morcelant les milieux naturels en une multitude de petites parcelles isolées les unes des autres.

Ce morcellement a plusieurs conséquences écologiques majeures. D’abord, il réduit la taille des populations animales et végétales, augmentant le risque de consanguinité et de disparition locale. Ensuite, il limite les possibilités de dispersion des espèces, notamment pour celles qui ont besoin de se déplacer entre différents habitats au cours de leur cycle de vie. Enfin, il crée ce que l’on appelle des « effets de lisière » : en bordure des milieux naturels, le microclimat se modifie (plus de lumière, plus de vent, plus de variations de température), favorisant l’installation d’espèces exotiques au détriment de la flore native.

Les zones humides littorales, comme l’étang de Saint-Paul, en sont un bon exemple. Coincées entre la mer, les zones commerciales, les routes et les lotissements, elles subissent des pressions hydrauliques (pompages, drainage), des pollutions diffuses et l’arrivée régulière de nouvelles espèces invasives. Pourtant, ces milieux jouent un rôle central pour de nombreuses espèces migratrices, pour le cycle de vie de poissons et d’invertébrés, mais aussi pour la régulation des crues. À l’échelle de l’île, le défi est donc clair : comment accueillir une population qui atteindra bientôt un million d’habitants sans sacrifier les derniers corridors écologiques indispensables au maintien de la biodiversité réunionnaise ?

Le volcanisme actif du piton de la fournaise : laboratoire évolutif naturel

La colonisation primaire des coulées de lave récentes par les lichens pionniers

Le Piton de la Fournaise, l’un des volcans les plus actifs au monde, n’est pas seulement un spectacle géologique impressionnant. Il constitue aussi un laboratoire évolutif à ciel ouvert pour observer la naissance et le développement des écosystèmes. Chaque nouvelle coulée de lave, stérile au moment de son refroidissement, offre un terrain d’étude privilégié pour comprendre la colonisation primaire, c’est-à-dire l’installation progressive de la vie sur un substrat vierge.

Les premiers colonisateurs sont souvent des lichens et des cyanobactéries, capables de se fixer sur la roche nue, de résister à de fortes amplitudes thermiques et de tirer parti des rares nutriments disponibles. En sécrétant des acides organiques, ces organismes pionniers contribuent à la dégradation chimique de la lave, amorçant la formation d’un sol primitif. Ce processus, lent à l’échelle humaine, est pourtant essentiel : sans cette première étape, aucune plante vasculaire ne pourrait s’implanter durablement.

Peu à peu, des mousses, puis quelques herbacées et arbustes pionniers s’installent dans les creux où s’accumule un peu de matière organique. Sur les coulées plus anciennes du Grand Brûlé, par exemple, vous pouvez observer cette succession de stades, depuis la roche noire quasiment nue jusqu’aux jeunes fourrés d’arbustes, en passant par des stades intermédiaires où lichens, graminées et petites fougères cohabitent. C’est un peu comme si la nature rejouait sous vos yeux, à vitesse accélérée, les premiers chapitres de l’histoire de la vie terrestre.

La succession écologique et la régénération forestière post-éruptive

Avec le temps, cette colonisation primaire se transforme en véritable succession écologique. Les espèces pionnières, en enrichissant le sol et en modifiant le microclimat (plus d’ombre, plus d’humidité), préparent le terrain pour des espèces plus exigeantes, comme certains arbres indigènes. Les fourrés se densifient, les feuilles mortes s’accumulent, les champignons et les micro-organismes du sol se diversifient : peu à peu, la coulée de lave initialement stérile se transforme en un écosystème forestier fonctionnel.

La vitesse de cette régénération dépend de nombreux facteurs : altitude, exposition aux vents, fréquence des éruptions, proximité de sources de diaspores (graines, spores). Sur des coulées anciennes de plusieurs siècles, comme celles qui supportent aujourd’hui la forêt de Mare-Longue, la succession est allée jusqu’à terme ou presque, aboutissant à une forêt tropicale humide particulièrement riche en espèces endémiques. À l’inverse, dans les zones où les éruptions sont plus fréquentes, la dynamique reste bloquée sur des stades pionniers ou de jeunes fourrés.

Pour les scientifiques, le Piton de la Fournaise offre ainsi un gradient temporel fascinant, où chaque coulée correspond à un « âge » de l’écosystème. En comparant ces stades successifs, il est possible de mieux comprendre comment les espèces indigènes se dispersent, quelles interactions se mettent en place entre plantes, champignons et animaux, et comment la résilience des écosystèmes s’exprime face à des perturbations régulières. Pour vous, randonneur ou visiteur curieux, c’est l’occasion d’observer, en quelques kilomètres, les différentes étapes de cette régénération post-volcanique.

Les espèces pyrophytes adaptées aux perturbations volcaniques cycliques

Dans un environnement soumis à des perturbations fréquentes – coulées de lave, retombées de cendres, incendies associés –, certaines espèces ont développé des adaptations particulières, qualifiées de pyrophytes. Il ne s’agit pas seulement de résister au feu ou à la chaleur, mais aussi de tirer parti de ces événements pour se régénérer ou coloniser de nouveaux espaces. Certaines plantes, par exemple, possèdent des graines à dormance prolongée qui ne germent qu’après un choc thermique ou une modification chimique du sol liée au passage du feu.

À La Réunion, plusieurs espèces de la végétation de haute altitude ou des savanes sèches montrent ce type d’adaptations. Les brandes et certaines graminées forment des systèmes racinaires capables de repartir après un incendie, tandis que d’autres espèces profitent des sols temporairement enrichis en minéraux pour s’installer dans les clairières créées par la perturbation. Cette relation ambiguë au feu et au volcanisme rappelle que les écosystèmes réunionnais ne sont pas figés : ils se sont construits et maintenus dans un contexte de perturbations régulières, que ce soit par le volcan ou les cyclones.

Le problème moderne, c’est que la fréquence et l’intensité de certaines perturbations anthropiques (incendies liés aux activités humaines, par exemple) dépassent parfois les capacités naturelles de résilience de ces milieux. Au Maïdo, dans les forêts de Tamarins des Hauts, plusieurs incendies majeurs ont ainsi détruit en quelques jours des surfaces qui mettront des décennies à se reconstituer. Là encore, la biodiversité de La Réunion nous rappelle une leçon essentielle : un système adapté à des crises naturelles n’est pas forcément armé pour résister à des perturbations répétées et mal maîtrisées.

Les écosystèmes marins et coralliens : transition terre-mer exceptionnelle

Le récif frangeant de l’Hermitage-La saline : 180 espèces coralliennes recensées

Si l’intérieur montagneux de La Réunion est spectaculaire, son littoral n’est pas en reste. Sur la côte ouest et sud-ouest, une fine ceinture récifale frangeante protège une série de lagons peu profonds, dont celui de l’Hermitage-La Saline, le plus vaste de l’île. Ce récif abrite une biodiversité marine étonnante pour une surface aussi réduite : plus de 3 500 espèces marines ont été recensées dans les eaux réunionnaises, dont environ 180 espèces de coraux constructeurs de récifs.

En plongeant dans quelques mètres d’eau seulement, vous pouvez observer une multitude de coraux aux formes variées – massifs, ramifiés, foliacés – qui servent d’abris à une faune riche en poissons, crustacés, mollusques et échinodermes. Parmi les habitants les plus visibles, citons les poissons-perroquets, les chirurgiens-bagnards, les demoiselles et les balistes colorés, qui animent les patates de corail comme un véritable quartier sous-marin. Cette densité de vie, condensée dans un lagon étroit, est l’une des raisons pour lesquelles les Mascareignes sont classées parmi les hotspots mondiaux de biodiversité marine.

Cependant, ce récif frangeant est aussi extrêmement vulnérable. La proximité immédiate du littoral urbanisé l’expose aux pollutions terrigènes (eaux usées, ruissellements chargés en sédiments et en nutriments), aux effluents agricoles et aux impacts directs du tourisme : piétinement, ancrage sauvage, prélèvements d’organismes. Depuis les années 1970, le recouvrement corallien a globalement diminué, remplacé par des algues opportunistes. Des épisodes de blanchissement liés au réchauffement de l’océan sont venus accentuer cette tendance. La création de la Réserve naturelle marine de La Réunion en 2007 a permis d’amorcer un changement de trajectoire, mais le récif reste en « convalescence » et nécessite des efforts de gestion constants.

Les populations de tortues marines : chelonia mydas et sites de ponte critiques

Parmi les grands vertébrés marins fréquentant les eaux réunionnaises, les tortues marines occupent une place à part. Les observations montrent principalement la présence de la Tortue verte (Chelonia mydas) et, dans une moindre mesure, de la Tortue imbriquée (Eretmochelys imbricata). Longtemps chassées pour leur chair, leurs œufs ou leur carapace, ces tortues ont quasiment disparu des sites de ponte traditionnels de l’île au cours du XXe siècle.

Depuis les années 1980, des efforts importants de conservation et de sensibilisation ont été engagés, notamment à travers l’observatoire de Kélonia, qui recueille les tortues blessées ou affaiblies avant de les relâcher en mer. Les résultats sont encourageants : on observe aujourd’hui dix fois plus de tortues qu’à la fin des années 1990 dans les lagons et sur le platier récifal. Plusieurs plages ont également fait l’objet de programmes de restauration écologique pour redevenir favorables à la ponte (retrait des éclairages perturbants, limitation des obstacles, reconstitution du cordon sableux).

Malgré ces progrès, les sites de ponte réellement fonctionnels restent rares – quelques plages seulement – et le nombre de femelles nidifiantes demeure très faible par rapport à d’autres îles de l’océan Indien. De plus, les tortues sont confrontées à de nouvelles menaces : collisions avec les bateaux de plaisance, ingestion de déchets plastiques, dégradation des herbiers marins dont elles se nourrissent. En tant que visiteur ou résident, choisir des activités d’observation encadrées, respecter les distances de sécurité et limiter l’usage de plastiques à usage unique sont autant de gestes concrets pour contribuer à leur protection.

Les forêts d’algues et herbiers de phanérogames marines de Saint-Pierre

Au-delà des récifs coralliens, les écosystèmes marins réunionnais comprennent aussi des habitats moins spectaculaires mais tout aussi essentiels : les forêts d’algues et les herbiers de phanérogames marines, notamment dans le secteur de Saint-Pierre et sur certaines pentes externes récifales. Ces « prairies sous-marines » sont constituées de plantes à fleurs entièrement adaptées à la vie marine, qui forment de vastes tapis sur les fonds sableux ou vaseux.

Ces herbiers jouent un rôle écologique multiple. Ils servent de nurseries pour de nombreuses espèces de poissons et d’invertébrés, stabilisent les sédiments, limitent l’érosion des fonds et participent à la séquestration du carbone. On les compare parfois, par analogie, à des prairies de montagne : moins visibles que la forêt, mais indispensables à une multitude de chaînes alimentaires. Les forêts d’algues, quant à elles, offrent nourriture et abri à une grande diversité d’organismes, tout en filtrant une partie des nutriments en excès apportés depuis la terre.

Comme les récifs, ces habitats sont sensibles à la turbidité de l’eau, aux apports de polluants et aux perturbations mécaniques (dragage, mouillages, travaux côtiers). Leur préservation passe par une meilleure gestion du continuum terre–mer : réduction des rejets d’eaux usées non traitées, maîtrise de l’érosion des sols, limitation des aménagements destructeurs. Protéger ces prairies sous-marines, c’est en réalité protéger la base productive de la biodiversité marine réunionnaise, souvent moins connue du grand public que les poissons tropicaux colorés, mais tout aussi cruciale.

Les stratégies de conservation et le classement UNESCO des pitons, cirques et remparts

Le parc national de la réunion : 105 000 hectares de zone coeur protégée

Face à la multiplication des menaces, La Réunion s’est dotée d’outils de protection à la hauteur de sa biodiversité exceptionnelle. La création, en 2007, du Parc national de La Réunion marque un tournant majeur. Son « cœur » terrestre couvre environ 105 000 hectares, soit plus de 40 % de la surface de l’île, incluant les trois cirques principaux (Mafate, Salazie, Cilaos), le Piton des Neiges, le Piton de la Fournaise et une grande partie des forêts de montagne et des landes d’altitude.

En 2010, ces Pitons, cirques et remparts ont été inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, en raison de la combinaison exceptionnelle de paysages spectaculaires et de biodiversité endémique. Ce classement confère à l’île une reconnaissance internationale, mais aussi des obligations de gestion durable. Dans la zone cœur, les activités susceptibles de dégrader les milieux (urbanisation, défrichement, certaines pratiques d’exploitation) sont strictement encadrées, tandis que la randonnée, l’agropastoralisme traditionnel et certaines activités scientifiques sont encouragés, dès lors qu’ils restent compatibles avec la conservation.

Le Parc national travaille en partenariat avec les communes, les agriculteurs, les associations et les habitants pour concilier préservation de la biodiversité et développement local. Des programmes de restauration écologique, de lutte contre les espèces invasives, de sensibilisation du public et d’accompagnement des pratiques agricoles sont mis en œuvre sur l’ensemble du territoire. Pour vous, en tant que visiteur, respecter la réglementation (rester sur les sentiers, ne pas ramasser de plantes, ne pas introduire d’espèces, limiter les déchets) est une façon directe de contribuer à ces efforts collectifs.

Les programmes LIFE+ pour la sauvegarde du pétrel noir de bourbon

Parallèlement aux dispositifs de protection des espaces, des actions ciblées sont déployées pour certaines espèces particulièrement menacées. Le Pétrel noir de Bourbon (Pseudobulweria aterrima), considéré comme en danger critique d’extinction, en est l’exemple le plus emblématique. Endémique stricte de La Réunion, cette espèce ne compte probablement plus que quelques dizaines de couples reproducteurs, nichant dans des terriers situés sur des pentes escarpées entre 600 et 1 600 mètres d’altitude.

Les programmes LIFE+ financés par l’Union européenne ont permis, depuis 2015, d’intensifier les actions de conservation : prospection des sites de reproduction, suivi par balises GPS, mise en place de dispositifs de lutte contre les prédateurs (rats, chats harets), réduction de la pollution lumineuse qui désoriente les jeunes oiseaux lors de leurs premiers vols. Des campagnes de sensibilisation auprès des habitants ont également été menées pour encourager la signalisation des pétrels tombés au sol, qui peuvent ainsi être recueillis, soignés et relâchés.

Au-delà du cas du Pétrel noir de Bourbon, ces programmes LIFE+ ont contribué à renforcer les compétences locales en matière de conservation et à mieux intégrer les enjeux de biodiversité dans les politiques publiques. Ils montrent aussi qu’une espèce peut être sauvée de l’extinction si un effort concerté est réalisé à temps. La question reste toutefois ouverte : serons-nous capables de déployer la même énergie pour d’autres espèces moins emblématiques, mais tout aussi importantes pour le fonctionnement global des écosystèmes réunionnais ?

La banque de semences conservatoire du CBNM : préservation ex-situ de 400 taxons endémiques

Enfin, la conservation de la biodiversité ne se joue pas uniquement in situ, c’est-à-dire dans les milieux naturels. À La Réunion, le Conservatoire botanique national de Mascarin (CBNM) développe depuis plusieurs décennies des stratégies de préservation ex situ de la flore indigène et endémique. L’une des plus importantes est la constitution d’une banque de semences, où sont conservées, dans des conditions de température et d’humidité contrôlées, les graines de centaines d’espèces menacées.

À ce jour, plus de 400 taxons endémiques ou indigènes d’intérêt patrimonial ont été intégrés à ces collections, ce qui représente une véritable « assurance-vie » pour la flore réunionnaise. En cas de disparition locale d’une population, ces semences peuvent servir de base à des programmes de réintroduction ou de renforcement, à condition que les habitats soient restaurés et que les causes de la disparition aient été corrigées. Parallèlement, des jardins de conservation, des collections vivantes et des programmes de multiplication horticole complètent ce dispositif, en fournissant des plants pour les opérations de reboisement ou pour des projets de renaturation.

Au-delà de la seule sauvegarde génétique, le travail du CBNM contribue à mieux connaître la biologie, l’écologie et les exigences de germination de nombreuses espèces rares, informations indispensables pour mener des actions de restauration efficaces. Pour le grand public, ces initiatives sont parfois moins visibles que les grands paysages ou les espèces charismatiques. Pourtant, elles jouent un rôle clé dans la préservation à long terme de ce qui fait l’exception de la biodiversité de La Réunion : un patrimoine naturel irremplaçable, fruit de millions d’années d’évolution insulaire, dont nous sommes aujourd’hui collectivement responsables.