
L’inscription des « Pitons, cirques et remparts » de La Réunion au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2010 représente une reconnaissance exceptionnelle de la valeur universelle de cette île volcanique de l’océan Indien. Cette distinction, obtenue après un processus rigoureux d’évaluation, souligne l’importance géologique, écologique et esthétique de ce territoire unique. La zone classée, qui couvre plus de 105 000 hectares soit 42% de la superficie insulaire, témoigne d’une diversité de paysages et d’écosystèmes remarquable à l’échelle planétaire.
Ce classement résulte de la combinaison extraordinaire entre un volcanisme actif, une biodiversité endémique exceptionnelle et des formations géomorphologiques spectaculaires. Les processus géologiques complexes qui ont façonné l’île durant plusieurs millions d’années ont créé un laboratoire naturel unique, où se côtoient volcans en activité, caldeiras effondrées et écosystèmes tropicaux d’altitude. Cette mosaïque de milieux naturels constitue un héritage irremplaçable pour l’humanité.
Géomorphologie exceptionnelle des formations volcaniques réunionnaises
La géomorphologie de La Réunion illustre de manière exemplaire les processus de construction et d’érosion volcanique dans un contexte de point chaud océanique. L’architecture actuelle de l’île résulte de l’interaction complexe entre le volcanisme, l’érosion et les phénomènes gravitaires qui ont sculpté le relief sur plusieurs millions d’années. Cette évolution géologique rapide et continue fait de La Réunion un cas d’étude unique au monde pour comprendre la dynamique des îles volcaniques.
Processus de formation du piton de la fournaise et du piton des neiges
Le Piton des Neiges, culminant à 3 071 mètres d’altitude, constitue le volcan bouclier fondateur de l’île, dont l’activité s’est étalée entre 3 millions d’années et 12 000 ans avant notre ère. Ce stratovolcan massif a édifié la majeure partie du substrat insulaire par l’accumulation de coulées basaltiques et de produits pyroclastiques. Son architecture actuelle révèle une phase de construction prolongée marquée par l’alternance de périodes effusives et explosives.
Le Piton de la Fournaise, d’âge plus récent, s’est développé sur le flanc sud-est du massif ancien il y a environ 530 000 ans. Ce volcan, parmi les plus actifs de la planète avec 2 à 3 éruptions annuelles en moyenne, présente une morphologie typique des volcans boucliers hawaiiens. Sa caldeira sommitale, l’Enclos Fouqué, témoigne de l’évolution récente du système magmatique et des processus d’effondrement gravitaire.
Architecture géologique des caldeiras de mafate, cilaos et salazie
Les trois cirques naturels de Mafate, Cilaos et Salazie correspondent aux vestiges de caldeiras d’effondrement formées lors de la phase terminale d’activité du Piton des Neiges. Ces dépressions circulaires de plusieurs kilomètres de diamètre résultent de l’affaissement du toit de chambres magmatiques partiellement vidangées. Chaque cirque présente des caractéristiques morphologiques distinctes liées aux processus d’érosion post-effondrement et à l’orientation des structures géologiques.
Mafate, le plus préservé
Mafate, le plus préservé, est un cirque enclavé accessible uniquement à pied ou par hélicoptère. Il illustre de manière spectaculaire l’incision des rivières et la puissance des mouvements de masse qui ont sculpté des remparts abrupts de plus de 1 000 mètres de hauteur. Cilaos, profondément entaillé par les ravines, témoigne d’une érosion fluviale intense dans un contexte de relief surélevé et de pluies torrentielles. Salazie, le plus humide, est modelé par une forte pluviométrie qui alimente de nombreuses cascades et glissements de terrain, faisant évoluer rapidement sa morphologie. Ensemble, ces caldeiras et leurs remparts forment un ensemble géologique continu, d’une lisibilité exceptionnelle pour comprendre l’évolution d’un ancien édifice volcanique.
Phénomènes d’effondrement gravitaire et morphogenèse des remparts
Les remparts vertigineux qui ceinturent les cirques et les hautes plaines résultent pour une large part de phénomènes d’effondrement gravitaire à grande échelle. Sous l’effet combiné du volcanisme, de la fracturation et de l’érosion, des pans entiers de versants se sont détachés, générant des avalanches de débris et des glissements profonds. Ces mouvements de masse ont contribué à ouvrir des vallées en auge et à accentuer les contrastes topographiques. Vous avez déjà observé ces falaises sombres striées de coulées anciennes ? Elles racontent en réalité la succession des épisodes d’édification et de destruction du relief.
La morphogenèse des remparts est également liée à l’incision rapide du réseau hydrographique dans des matériaux volcaniques relativement jeunes et peu consolidés. Les précipitations extrêmes, parfois supérieures à 6 000 mm par an sur certains versants, accélèrent le ravinement des pentes et l’élargissement des gorges. Au fil du temps, les ravines se transforment en canyons, puis en amphithéâtres érodés au pied des remparts. Cette dynamique d’érosion, toujours active, fait de La Réunion un véritable « chantier à ciel ouvert » de la géomorphologie tropicale humide, où l’on peut observer en quelques décennies des transformations qui exigent ailleurs des millénaires.
Datation radiométrique des coulées basaltiques et évolution temporelle
Pour reconstituer l’histoire volcanique des « Pitons, cirques et remparts », les géologues s’appuient sur des techniques de datation radiométrique, notamment le couple potassium-argon (K-Ar) et argon-argon (Ar-Ar). Ces méthodes, appliquées aux coulées basaltiques et aux dykes, permettent de déterminer avec précision l’âge des épisodes éruptifs. On sait ainsi que l’édifice du Piton des Neiges s’est construit en plusieurs grandes phases entre environ 3 millions d’années et le Pléistocène récent, tandis que le Piton de la Fournaise concentre l’essentiel de son activité sur les derniers 500 000 ans. Le relief actuel est donc l’aboutissement d’une succession de cycles de construction volcanique et de démantèlement par l’érosion.
L’analyse temporelle montre aussi un rajeunissement des formations vers le sud-est, traduisant une migration de l’activité volcanique sur l’édifice réunionnais. Les coulées les plus anciennes affleurent dans les hauts remparts internes, alors que les flancs du Piton de la Fournaise sont formés de laves beaucoup plus récentes, parfois vieilles de quelques dizaines d’années seulement. Cette juxtaposition de témoins anciens et de surfaces fraîchement émises offre aux chercheurs, mais aussi aux randonneurs curieux, une lecture en « coupe temporelle » de l’évolution de l’île. En parcourant quelques kilomètres, vous traversez en réalité des centaines de milliers d’années d’histoire géologique.
Biodiversité endémique et écosystèmes insulaires remarquables
Au-delà de ses reliefs spectaculaires, le bien « Pitons, cirques et remparts » est reconnu par l’UNESCO pour la richesse exceptionnelle de sa biodiversité endémique. L’étagement rapide des milieux, des zones littorales sèches jusqu’aux formations subalpines au-dessus de 3 000 mètres d’altitude, crée un véritable gradient écologique condensé. Sur moins de 20 kilomètres à vol d’oiseau, on observe une succession d’écosystèmes que l’on doit parfois parcourir des centaines de kilomètres pour retrouver sur un continent. Cette configuration unique a favorisé l’apparition d’un grand nombre d’espèces végétales et animales qui n’existent nulle part ailleurs sur la planète.
Les milieux naturels encore préservés de La Réunion représentent environ 30 % de la végétation originelle, un chiffre remarquable comparé aux autres îles des Mascareignes. Cette singularité explique pourquoi le territoire est aujourd’hui le principal refuge des espèces en danger de cette région biogéographique. Toutefois, cette biodiversité insulaire est aussi extrêmement vulnérable : les espèces endémiques, très spécialisées, supportent mal les perturbations, l’introduction d’espèces invasives ou la fragmentation des habitats. Préserver ces écosystèmes, c’est donc préserver un patrimoine vivant irremplaçable à l’échelle mondiale.
Forêt primaire de bélouve et conservation des tamarins des hauts
La forêt primaire de Bélouve, perchée au-dessus du rempart de Salazie, est l’un des joyaux botaniques des « Pitons, cirques et remparts ». Cette forêt de nuages, souvent enveloppée de brume, abrite une formation végétale dominée par le tamarin des Hauts (Acacia heterophylla), espèce indigène emblématique des hauts plateaux réunionnais. Ces boisements humides, aux sols gorgés d’eau et couverts d’épais tapis de mousses, jouent un rôle majeur dans la régulation hydrologique de l’île en captant les brouillards et en alimentant les sources. Marcher sous cette canopée, c’est un peu comme pénétrer dans une cathédrale végétale façonnée par le climat et le temps.
La conservation du tamarin des Hauts et de la forêt de Bélouve fait l’objet de programmes de gestion spécifiques. Les enjeux sont multiples : lutte contre les plantes envahissantes comme le goyavier ou le raisin marron, limitation du piétinement sur les sentiers, contrôle des espèces animales introduites qui perturbent la régénération naturelle. Des actions de restauration écologique, incluant la replantation d’essences indigènes et endémiques, sont menées pour renforcer la résilience de ces écosystèmes. En tant que visiteur, le simple fait de rester sur les chemins balisés et de ne pas cueillir la flore contribue déjà à la préservation de ce patrimoine forestier unique.
Endémisme floristique du trochetia boutoniana et hibiscus fragilis
Le massif réunionnais s’inscrit dans le contexte plus large des Mascareignes, une région reconnue comme hotspot mondial de biodiversité. Parmi les espèces emblématiques souvent citées pour illustrer l’endémisme extrême de ces îles volcaniques figurent Trochetia boutoniana et Hibiscus fragilis, deux espèces originellement décrites à Maurice mais dont les proches parents et milieux écologiques trouvent leurs analogues dans les hauteurs de La Réunion. Leur mention dans les travaux scientifiques souligne l’originalité floristique commune aux îles issues du même hotspot volcanique de La Réunion-Maurice. Ces arbustes à floraison spectaculaire témoignent d’une histoire évolutive marquée par l’isolement géographique et la spécialisation écologique.
Sur La Réunion, de nombreux taxons endémiques remplissent un rôle comparable en termes de valeur patrimoniale, notamment au sein des forêts de bois de couleur, des fourrés de haute altitude ou des forêts semi-sèches relictuelles. Certains ne subsistent plus que sur quelques hectares, parfois au sein de micro-habitats accrochés aux remparts ou au fond des ravines. Cet endémisme floristique, avec un taux avoisinant 30 % pour la flore indigène, confère aux « Pitons, cirques et remparts » une importance majeure pour la conservation de la diversité génétique à l’échelle globale. Protéger ces espèces rares revient à protéger des millions d’années d’évolution.
Écosystèmes altitudinaux des plaines des palmistes et des cafres
Les Plaines des Palmistes et des Cafres occupent une position centrale dans l’édifice volcanique, entre le Piton des Neiges et le Piton de la Fournaise. Ces hautes plaines forment un vaste plateau d’altitude où se déploient une mosaïque d’écosystèmes : prairies humides, landes d’altitude, reliques de forêts indigènes et zones tourbeuses. L’étagement altitudinal y est particulièrement lisible, permettant d’observer comment la végétation s’adapte aux variations de température, de vent et de pluviométrie. Pour qui s’intéresse à l’écologie de montagne tropicale, ces paysages constituent un véritable manuel à ciel ouvert.
Ces écosystèmes altitudinaux jouent également un rôle de transition entre les forêts denses humides des hauts et les milieux plus secs des versants occidentaux. Ils servent d’habitat à plusieurs espèces d’oiseaux endémiques, comme le tuit-tuit ou le papangue, et abritent une flore adaptée aux conditions rigoureuses : sols pauvres, vents violents, épisodes de gel. Des enjeux importants de gestion se posent ici, liés à la pression pastorale, à l’urbanisation diffuse et à l’introduction d’espèces exotiques fourragères. Maintenir un équilibre entre activités humaines et préservation des habitats naturels est au cœur de la stratégie de gestion du Parc national.
Corridors écologiques entre mare à poule d’eau et takamaka
Entre la mare à Poule d’Eau, zone humide emblématique du cirque de Salazie, et la vallée de Takamaka, connue pour ses reliefs escarpés et ses fortes pluies, se dessine un axe écologique majeur. Ce gradient écologique relie plans d’eau, forêts humides, crêtes et ravines profondes, offrant un continuum d’habitats pour la faune et la flore. On peut comparer ces corridors écologiques à des « autoroutes de la biodiversité » permettant aux espèces de se déplacer, de se reproduire et d’adapter leurs aires de répartition face aux changements climatiques. Sans ces connexions, les populations isolées seraient plus vulnérables à l’extinction.
La préservation de ces corridors entre mare à Poule d’Eau et Takamaka implique de limiter la fragmentation des milieux liée aux infrastructures, aux aménagements hydrauliques ou à l’extension de l’habitat. Le Parc national et ses partenaires identifient les secteurs clés où des actions de restauration (replantations, contrôle des invasives, renaturation de berges) peuvent améliorer la connectivité écologique. Pour vous, randonneur ou habitant, comprendre l’importance de ces continuités naturelles aide à mieux percevoir pourquoi certaines zones sont strictement protégées. C’est en garantissant la circulation de la vie à travers ces paysages que l’on assure la pérennité de la biodiversité réunionnaise.
Processus tectoniques et volcanisme actif du hotspot réunionnais
Les « Pitons, cirques et remparts » s’inscrivent dans un contexte géodynamique particulier : celui d’un hotspot océanique, c’est-à-dire d’un panache mantellique profond traversant la lithosphère. Contrairement aux volcans situés en bordure de plaques tectoniques, La Réunion résulte de l’ascension de matériaux chauds depuis les profondeurs du manteau terrestre sous une plaque relativement stable. Ce mécanisme explique la longévité et l’intensité du volcanisme, ainsi que la succession d’édifices volcaniques observée dans l’océan Indien. Comprendre le fonctionnement de ce hotspot, c’est un peu comme remonter à la source de l’énergie qui a donné naissance aux paysages réunionnais que nous admirons aujourd’hui.
La tectonique locale se manifeste aussi par des fractures, des failles et des zones de faiblesse qui guident l’ascension des magmas et l’ouverture des ravines. Ces structures conditionnent en partie la distribution des coulées, l’orientation des cirques et la localisation des effondrements gravitaires. Ainsi, le patrimoine géologique classé à l’UNESCO n’est pas figé : il est le résultat d’un équilibre dynamique permanent entre l’apport de matière par le volcanisme et son retrait par l’érosion et les mouvements tectoniques. Ce caractère « vivant » du paysage est l’un des éléments forts de sa valeur universelle exceptionnelle.
Dynamique mantellique du panache de la Réunion-Maurice
Le panache mantellique à l’origine du hotspot de La Réunion-Maurice plonge profondément dans le manteau terrestre, probablement jusqu’à la limite noyau-manteau selon certaines études de tomographie sismique. En remontant, ce panache apporte des matériaux chauds et partiellement fondus qui s’accumulent sous la lithosphère avant de s’injecter sous forme de magmas basaltiques. L’îlot volcanique que nous observons en surface n’est donc que l’extrémité émergée d’un système vertical colossal, un peu comme la partie visible d’un iceberg ne représente qu’une fraction de son volume total. Cette dynamique expliquent les volumes considérables de lave émis sur des millions d’années.
Au fil du déplacement de la plaque tectonique au-dessus du panache, une traînée de volcans et de plateaux basaltiques s’est formée dans l’océan Indien, dont les îles des Mascareignes constituent les témoins récents. La Réunion, la plus jeune, concentre aujourd’hui l’activité la plus intense, tandis que les édifices plus anciens sont largement érodés ou submergés. Pour les scientifiques, l’étude des compositions chimiques et isotopiques des laves réunionnaises permet de mieux contraindre la structure et la composition du manteau profond. Pour nous, cette dynamique mantellique se traduit concrètement par le spectacle récurrent des éruptions du Piton de la Fournaise.
Surveillance géophysique de l’observatoire volcanologique du piton de la fournaise
Compte tenu de l’activité soutenue du Piton de la Fournaise, une surveillance scientifique permanente est assurée par l’Observatoire Volcanologique du Piton de la Fournaise (OVPF-IPGP). Réseau sismique, mesures de déformation du sol par GPS et InSAR, analyses géochimiques des gaz et des laves : autant d’outils déployés pour détecter les signaux précurseurs d’une éruption. Ces données permettent d’anticiper les crises volcaniques, d’informer les autorités et de sécuriser le public. Vous êtes-vous déjà demandé comment l’on peut fermer l’Enclos quelques heures avant une éruption ? C’est justement grâce à cette surveillance de haute précision.
L’observatoire joue également un rôle clé dans la compréhension fine des mécanismes éruptifs du volcan. En corrélant les signaux sismiques, les variations de pression dans le réservoir magmatique et la déformation de l’édifice, les chercheurs reconstituent le cheminement du magma depuis les profondeurs jusqu’à la surface. Ces résultats alimentent des modèles de prévision plus fiables et contribuent à la réputation internationale du Piton de la Fournaise comme laboratoire naturel du volcanisme de point chaud. La présence d’une telle expertise scientifique renforce aussi la valeur pédagogique et patrimoniale du site classé, en permettant de concilier tourisme volcanologique et sécurité.
Mécanismes de subsidence et migration du volcanisme vers l’est
La structure actuelle de l’île de La Réunion reflète des mécanismes de subsidence, c’est-à-dire d’enfoncement progressif de l’édifice volcanique sous son propre poids. Au fur et à mesure que les couches de lave s’accumulent, la lithosphère océanique sous-jacente se fléchit, entraînant un affaissement global de la structure. Ce phénomène, combiné à l’érosion, favorise l’ouverture de failles et la réorganisation des zones d’alimentation magmatique. On peut comparer l’édifice volcanique à une pâte trop lourde posée sur un support souple : sous le poids, le support se déforme et la pâte se fissure.
Les études géophysiques montrent par ailleurs une migration progressive du centre d’activité volcanique vers l’est et le sud-est, où se trouve aujourd’hui le Piton de la Fournaise. Le massif du Piton des Neiges, plus ancien, témoigne d’une phase antérieure désormais éteinte. Cette translation résulte à la fois du déplacement de la plaque indo-australienne et de l’évolution interne du système magmatique. Pour le patrimoine mondial, cette dynamique de subsidence et de migration a une conséquence majeure : elle renouvelle en permanence les paysages, créant de nouveaux remparts, de nouvelles coulées et de nouvelles formes volcaniques, tout en démantelant progressivement les plus anciennes.
Corrélations pétrographiques avec les trapps du deccan
Un aspect fascinant du hotspot de La Réunion est sa probable connexion historique avec les trapps du Deccan, ces immenses plateaux basaltiques du centre de l’Inde émis à la fin du Crétacé. Des corrélations pétrographiques et géochimiques suggèrent qu’un même panache mantellique serait à l’origine des volumes colossaux de lave du Deccan il y a environ 66 millions d’années et du volcanisme actuel de La Réunion. Autrement dit, le panache qui alimente aujourd’hui le Piton de la Fournaise pourrait être le descendant direct de celui impliqué dans l’un des plus grands événements volcaniques de l’histoire de la Terre.
Les laves réunionnaises, bien que beaucoup plus récentes, présentent certaines signatures isotopiques comparables à celles des basaltes du Deccan, ce qui renforce cette hypothèse. Cette parenté confère aux « Pitons, cirques et remparts » un intérêt scientifique qui dépasse largement le cadre régional : le site offre un accès privilégié à un panache encore actif, permettant de mieux comprendre des événements anciens majeurs, potentiellement liés à des crises de biodiversité. Pour les chercheurs du monde entier, La Réunion constitue ainsi une fenêtre moderne sur les mécanismes qui ont façonné la surface de la planète à grande échelle.
Critères UNESCO et valeur universelle exceptionnelle
L’inscription des « Pitons, cirques et remparts » au patrimoine mondial repose sur deux critères principaux de l’UNESCO : le critère (vii), relatif à la beauté naturelle et à l’importance esthétique, et le critère (x), relatif à la biodiversité et à la conservation in situ. Selon le critère (vii), le site « représente des phénomènes naturels et des aires d’une beauté naturelle et d’une importance esthétique exceptionnelles ». Les remparts vertigineux, les cirques profonds, les coulées volcaniques récentes et les forêts de nuages composent un paysage spectaculaire, souvent qualifié de « théâtre naturel » par les visiteurs. La variété des lumières, des couleurs et des ambiances en fait un haut lieu du tourisme de nature.
Le critère (x) souligne que le bien « contient les habitats naturels les plus représentatifs et les plus importants pour la conservation in situ de la diversité biologique ». La Réunion abrite un taux d’endémisme élevé et joue le rôle de refuge pour de nombreuses espèces menacées des Mascareignes. À l’échelle mondiale, ces milieux représentent un exemple remarquable de biodiversité insulaire tropicale, encore en relativement bon état de conservation malgré des pressions importantes. L’inscription à l’UNESCO reconnaît donc non seulement la beauté des paysages, mais aussi la responsabilité collective de préserver ces habitats uniques pour les générations futures.
La notion de valeur universelle exceptionnelle implique que le site possède une importance qui transcende les frontières nationales. Dans le cas des « Pitons, cirques et remparts », cette valeur repose sur la combinaison rare de phénomènes géologiques actifs, de reliefs spectaculaires et d’écosystèmes d’une grande originalité. Peu de sites volcaniques dans le monde associent à ce point un volcanisme de point chaud toujours actif, des caldeiras effondrées profondément incisées, et une biodiversité aussi riche. En tant que visiteur ou habitant, vous êtes donc dépositaire d’un patrimoine qui appartient, symboliquement, à l’humanité tout entière.
Enjeux de conservation et gestion patrimoniale intégrée
L’obtention du label UNESCO n’entraîne pas de réglementation spécifique supplémentaire, mais elle engage fortement l’État français et les acteurs locaux à garantir l’intégrité du bien. La gestion quotidienne repose sur le Parc national de La Réunion, créé en 2007, qui coordonne les actions de protection, de restauration et de valorisation. L’enjeu principal est de concilier la préservation des milieux naturels avec les usages humains : randonnée, agriculture, captages d’eau, aménagements touristiques. Comment permettre à chacun de profiter de ces paysages sans les dégrader ? C’est tout l’enjeu d’une gestion patrimoniale intégrée.
Plusieurs menaces pèsent sur le site : prolifération des espèces exotiques envahissantes, urbanisation en périphérie, fréquentation touristique non maîtrisée, risques naturels (glissements, crues, éruptions). Pour y faire face, le Parc national déploie des programmes de restauration écologique (arrachage d’espèces invasives, replantation de plantes endémiques, protection des zones de nidification), des actions de sensibilisation et des outils de planification comme la charte du parc. Révisée tous les dix ans, cette charte peut conduire à élargir ou ajuster les périmètres de protection en fonction de l’évolution des enjeux.
La participation des habitants et des visiteurs est un levier essentiel de cette conservation. Des opérations de nettoyage de ravines, des chantiers participatifs de plantation, ou encore des campagnes sur les bonnes pratiques en randonnée renforcent l’appropriation collective du patrimoine mondial. En tant qu’usager, adopter des gestes simples – rester sur les sentiers, limiter les déchets, éviter l’introduction de plantes ou d’animaux exotiques – contribue directement au maintien de l’inscription sur la Liste du patrimoine mondial. Le site ne sera préservé sur le long terme que si chacun se sent responsable de ce bien commun.
Comparaison avec autres sites volcaniques inscrits au patrimoine mondial
Pour mesurer pleinement la singularité des « Pitons, cirques et remparts », il est intéressant de les comparer à d’autres grands sites volcaniques inscrits au patrimoine mondial, comme le parc national d’Hawaii Volcanoes, le parc national de Tongariro en Nouvelle-Zélande ou le parc national du Kilimandjaro. Tous partagent un volcanisme spectaculaire et des paysages de montagne impressionnants. Cependant, La Réunion se distingue par la densité de ses microclimats et l’étagement très rapide de ses écosystèmes tropicaux sur un espace aussi restreint. Là où, en Afrique de l’Est, il faut parcourir près de 200 km depuis la côte pour atteindre les forêts de montagne, ce gradient s’observe ici sur à peine 20 km.
Par rapport aux îles Hawaii, également issues d’un hotspot océanique, La Réunion se caractérise par une érosion beaucoup plus avancée sur une partie de son édifice, donnant naissance à des cirques profondément incisés et à des remparts vertigineux. Cette combinaison d’un volcanisme encore actif (Piton de la Fournaise) et d’anciens édifices largement démantelés (Piton des Neiges) confère au site une lisibilité temporelle exceptionnelle. Le parc national de Tongariro, quant à lui, met plutôt en avant un volcanisme explosif de zone de subduction, dans un contexte climatique tempéré, très différent du contexte tropical humide de La Réunion.
Enfin, si l’on compare les « Pitons, cirques et remparts » au parc national du Kilimandjaro, autre géant volcanique africain inscrit à l’UNESCO, on retrouve la notion d’étagement altitudinal de la végétation. Mais le Kilimandjaro, isolé au sein de la savane, présente une silhouette conique unique, alors que La Réunion offre un paysage beaucoup plus fragmenté et tourmenté, où se mêlent remparts, caldeiras et plateaux. Cette diversité morphologique, ajoutée à l’extraordinaire richesse de la flore et de la faune insulaires, justifie pleinement la reconnaissance des « Pitons, cirques et remparts » comme l’un des ensembles volcaniques les plus remarquables de la planète.