Vue panoramique du Jardin de l'État avec ses allées bordées d'arbres centenaires et le musée d'histoire naturelle en arrière-plan
Publié le 11 mars 2024

Le Jardin de l’État à Saint-Denis est bien plus qu’un simple espace vert où flâner. C’est une véritable archive vivante qui raconte l’histoire de La Réunion. Conçu à l’origine comme un laboratoire pour acclimater les épices, il est aujourd’hui le gardien d’un patrimoine botanique exceptionnel et le témoin des grands enjeux écologiques de l’île, de sa biodiversité unique au monde à la lutte contre les espèces invasives.

Au cœur de l’agitation de Saint-Denis, il existe un havre de paix où le temps semble ralentir. Beaucoup y cherchent l’ombre fraîche de ses allées pour une pause déjeuner ou un refuge pour les jeux des enfants. On pense souvent connaître le Jardin de l’État pour ses grandes pelouses et ses arbres majestueux. Pourtant, la plupart des promeneurs passent à côté de sa véritable essence, le considérant comme un simple parc urbain, certes agréable, mais sans histoire particulière.

Mais si la véritable clé de ce lieu n’était pas dans le calme qu’il procure, mais dans les récits qu’il murmure ? Et si chaque arbre, chaque allée, chaque bâtiment était une page d’un grand livre d’histoire naturelle ? Ce jardin n’est pas seulement un poumon vert ; il fut le berceau d’une révolution agricole et le point de départ d’une saga botanique qui a façonné l’île de La Réunion. Il est une leçon d’histoire, une galerie d’art botanique et un sanctuaire pour une biodiversité fragile.

Cet article vous propose de changer de regard. Nous allons décrypter ensemble les secrets de ce lieu, depuis son rôle crucial dans la route des épices jusqu’à son statut actuel de témoin des défis écologiques de l’île. Vous ne vous promènerez plus jamais dans ses allées de la même manière.

Comment les épices ont-elles atterri à La Réunion grâce à ce jardin d’acclimatation ?

L’histoire du Jardin de l’État est indissociable de l’une des plus grandes aventures botaniques et économiques du XVIIIe siècle : la course aux épices. Avant d’être le paisible parc que nous connaissons, ce lieu fut un laboratoire stratégique à ciel ouvert, connu sous le nom de Jardin du Roy. Sa mission, orchestrée par l’intendant Pierre Poivre, était de briser le monopole hollandais sur le commerce des épices, notamment le girofle et la muscade.

Ce jardin d’acclimatation servait de pépinière pour des milliers de plants ramenés d’expéditions lointaines et périlleuses. Les botanistes de l’époque y étudiaient leur comportement sous le climat de Bourbon pour ensuite les diffuser dans toute l’île et les autres colonies françaises. Ce fut une entreprise colossale, mêlant espionnage industriel, science et audace, comme le raconte l’épopée de l’un de ses plus célèbres explorateurs :

En 1771-1772, Pierre Poivre envoya Pierre Sonnerat aux Moluques pour y rapporter les précieux plants de girofle et de muscade dont les Hollandais avaient le monopole.

– Pierre Sonnerat, Histoire de la route des épices – Bourbon 1860

Grâce à ce jardin, l’île Bourbon (ancien nom de La Réunion) est devenue une terre d’accueil pour le litchi, le manguier, le longanier et bien sûr, les fameux girofliers et muscadiers. Chaque promenade dans les allées du Jardin de l’État est donc une marche sur les traces de ces pionniers qui ont façonné le paysage agricole et la richesse culinaire de La Réunion.

Dodo et faune disparue : que voir dans le musée situé au cœur du jardin ?

Au centre de cette archive botanique se dresse un bâtiment qui en est le complément naturel : le Muséum d’Histoire Naturelle. Si le jardin raconte l’histoire des plantes, le musée, lui, est le gardien de la mémoire animale des Mascareignes. En franchissant ses portes, on quitte le soleil tropical pour une atmosphère feutrée, où le temps semble suspendu au milieu des vitrines en bois ancien.

Intérieur du muséum avec ses collections d'histoire naturelle et spécimens des Mascareignes

Le musée abrite de riches collections zoologiques, mais sa véritable singularité réside dans sa présentation des espèces endémiques de l’archipel, dont beaucoup ont tragiquement disparu. C’est ici que l’on prend la pleine mesure de la fragilité des écosystèmes insulaires. Le lieu est un mémorial pour le célèbre Dodo de l’île Maurice ou le Solitaire de La Réunion, des oiseaux anéantis par l’arrivée de l’homme. Le musée présente des collections uniques, qui permettent de visualiser concrètement cette faune perdue.

Visiter le muséum, c’est donc faire un voyage dans le temps, à la découverte d’un monde animal d’une richesse inouïe. On y observe des lémuriens, des tortues, des oiseaux marins et une impressionnante collection de coquillages et d’insectes. C’est une étape indispensable pour comprendre que la préservation de la biodiversité, thème si cher au jardin, est une bataille qui a déjà connu des pertes irréparables.

Talipot ou Baobab : quels sont les arbres centenaires à ne pas rater ?

Les véritables trésors du Jardin de l’État sont ses arbres. Certains étaient déjà là à l’époque de Pierre Poivre, témoins silencieux des transformations de l’île. Se promener dans le jardin, c’est marcher sous la canopée de géants qui sont eux-mêmes des monuments historiques. Pour ne rien manquer de ce patrimoine botanique, un étiquetage précis a été mis en place. Un botaniste a d’ailleurs confirmé que plus de 160 arbres sont étiquetés, permettant aux visiteurs d’identifier ces spécimens remarquables.

Parmi eux, le plus emblématique est sans doute le Talipot (Corypha umbraculifera). Ce palmier géant originaire d’Inde possède un cycle de vie extraordinaire : il ne fleurit qu’une seule fois, au bout de plusieurs décennies, produisant une inflorescence monumentale avant de mourir. Voir un Talipot en fleur est un événement rare et spectaculaire. Non loin, un imposant Baobab africain déploie ses branches massives, rappelant les liens du jardin avec les continents lointains.

Mais la collection ne s’arrête pas là. On peut y admirer des essences précieuses comme le Teck d’Asie, le Santal au bois odorant, ou encore le Niaouli, connu pour ses vertus médicinales. Chaque arbre raconte une histoire d’adaptation, de voyage et d’utilité. Pour les amateurs de botanique, une visite s’apparente à un pèlerinage.

Feuille de route botanique : les spécimens à ne pas manquer

  1. Le Talipot : Repérez ce palmier majestueux et imaginez sa floraison unique, un spectacle qui n’arrive qu’une fois par siècle.
  2. Le Teck : Cherchez cet arbre au bois précieux importé d’Asie, symbole du rôle du jardin dans l’introduction d’espèces à haute valeur économique.
  3. Le Niaouli : Identifiez cet arbre aux multiples vertus médicinales et appréciez son écorce si particulière qui se détache en lambeaux.
  4. Le Santal : Tentez de trouver ce bois précieux qui fut autrefois une ressource convoitée, illustrant les enjeux d’exploitation et de conservation.

Où laisser courir les enfants en sécurité à Saint-Denis ?

Au-delà de son immense valeur historique et botanique, le Jardin de l’État a su évoluer pour devenir ce qu’il est aussi aujourd’hui : le poumon vert et le lieu de rendez-vous des familles dionysiennes. L’entrée du jardin est gratuite, ce qui en fait un lieu de sortie accessible à tous. Les vastes pelouses invitent à la détente, aux pique-niques improvisés et aux jeux en plein air, sous le regard bienveillant des arbres centenaires.

Aire de jeux pour enfants sous l'ombrage des grands arbres du jardin

Pour les plus jeunes, le jardin est un véritable paradis. Une grande aire de jeux sécurisée leur permet de se dépenser sans compter, tandis que les parents peuvent se détendre sur les bancs à proximité. Mais l’attraction phare pendant les beaux jours reste les jeux d’eau. Selon les informations disponibles, ces installations sont ouvertes tous les jours pendant les vacances scolaires et les mercredis, samedis et dimanches en période scolaire, de 9h00 à 17h00, pour le plus grand bonheur des enfants.

Loin du bruit de la circulation, les familles trouvent ici un espace où les enfants peuvent courir, explorer et se connecter à la nature en toute sécurité. C’est un lieu intergénérationnel où les grands-parents partagent leurs souvenirs sous les mêmes arbres qui ont abrité leurs propres jeux d’enfance. Le jardin remplit ainsi une fonction sociale essentielle, en offrant un cadre apaisant et stimulant pour tous.

Nuit des musées ou concerts : quand le jardin s’anime-t-il le soir ?

La vie du Jardin de l’État ne s’arrête pas au coucher du soleil. Ce lieu chargé d’histoire a toujours été une scène culturelle majeure à La Réunion. Dès son inauguration, des manifestations prestigieuses s’y sont tenues, comme l’Exposition Universelle de 1953 ou les célèbres Floralies qui ont enchanté les visiteurs de 1973 à 1987. Cet héritage se perpétue aujourd’hui, faisant du jardin un acteur dynamique de la vie culturelle dionysienne.

Tout au long de l’année, le jardin se transforme pour accueillir une programmation riche et variée. Il n’est pas rare, en se promenant le soir, d’entendre les notes d’un concert en plein air s’élever au-dessus des arbres, ou de tomber sur une exposition d’art éphémère installée le long d’une allée. Des conteurs captivent petits et grands à l’ombre d’un banian, et des spectacles de danse ou de théâtre prennent vie sur des scènes improvisées.

Des événements nationaux comme la Nuit des Musées ou les Journées du Patrimoine sont des moments privilégiés où le jardin et son muséum révèlent leurs secrets à un public nombreux et curieux. Le lieu est régulièrement animé par des concerts, des expositions et des spectacles, confirmant son statut de carrefour culturel. Loin d’être un lieu figé dans le passé, le Jardin de l’État est une scène vivante, en constante réinvention.

Pourquoi 30% des plantes de La Réunion n’existent nulle part ailleurs au monde ?

Le rôle de conservatoire du Jardin de l’État prend une dimension encore plus cruciale lorsque l’on considère la spécificité de la flore réunionnaise. L’île est un « hotspot » de biodiversité mondial, caractérisé par un taux d’endémisme exceptionnel. Cela signifie qu’une proportion très élevée de ses plantes ne pousse naturellement nulle part ailleurs sur la planète. Cet isolement géographique, combiné à une grande diversité de microclimats, a permis à la nature de créer des espèces uniques au fil de millions d’années.

Des études scientifiques confirment cette richesse. D’après le CIRAD, près de 28% des espèces de plantes de l’île sont endémiques. Cette singularité est encore plus frappante si on la compare à d’autres îles célèbres pour leur biodiversité : des analyses montrent que le nombre d’espèces végétales endémiques par kilomètre carré à La Réunion est trois fois supérieur à celui de Hawaï et cinq fois à celui des Galapagos.

Cette flore unique comprend des merveilles comme le « Bois de couleur » des hauts, les tamarins des hauts aux silhouettes torturées, et une multitude d’orchidées, de fougères et de palmiers endémiques. Le Jardin de l’État, en tant que premier lieu d’étude botanique de l’île, a joué un rôle historique dans l’identification et la compréhension de ce trésor. Aujourd’hui, la préservation de cette flore face aux menaces modernes est l’un des plus grands défis écologiques de La Réunion.

Pourquoi le Longose ou la Vigne marronne sont-ils les ennemis n°1 de la forêt ?

L’histoire de l’acclimatation, si glorieuse soit-elle, a aussi son revers. L’introduction volontaire ou accidentelle d’espèces végétales venues d’ailleurs a créé une bombe à retardement écologique : les Espèces Exotiques Envahissantes (EEE). Ces plantes, comme le Longose (gingembre sauvage), la Vigne marronne, la Liane papillon ou l’Ajonc d’Europe, se sont si bien adaptées qu’elles prolifèrent de manière incontrôlée, étouffant la flore endémique si précieuse.

Le problème est d’une ampleur considérable. Le CIRAD a identifié pas moins de 129 espèces exotiques envahissantes sur le territoire. Ces envahisseuses sont agressives : elles colonisent rapidement les milieux naturels, privant les plantes indigènes de lumière et de nutriments. Elles menacent directement la survie des forêts primaires et la biodiversité unique de l’île. La lutte contre ces espèces est devenue une priorité absolue pour la protection des écosystèmes réunionnais.

Des actions de grande envergure, souvent menées par des associations et des bénévoles, sont organisées pour arracher manuellement ces plantes et tenter de restaurer les milieux originels. Cette bataille est un travail de longue haleine, symbolisant la tension permanente entre la richesse apportée par les échanges mondiaux et la nécessité de protéger un patrimoine naturel fragile. Le Jardin de l’État, lieu d’introduction par excellence, nous rappelle cette double responsabilité.

À retenir

  • Berceau historique : Le Jardin de l’État fut le laboratoire de Pierre Poivre pour acclimater les épices et briser les monopoles commerciaux au XVIIIe siècle.
  • Cœur social et culturel : C’est aujourd’hui un lieu de vie essentiel pour les familles de Saint-Denis, avec ses aires de jeux, tout en étant une scène culturelle dynamique.
  • Témoin écologique : Il symbolise la richesse unique de la flore de La Réunion (près de 30% d’endémisme) mais aussi la menace posée par les espèces invasives.

Pourquoi la forêt de Bélouve est-elle le spot idéal pour une immersion nature sans effort physique intense ?

Après avoir exploré l’histoire botanique au cœur de la ville, une question se pose : où peut-on admirer cette nature réunionnaise préservée dans son état le plus pur ? La réponse se trouve souvent en altitude, dans les forêts primaires de l’île. Parmi elles, la forêt de Bélouve est un exemple parfait d’immersion dans un écosystème luxuriant, accessible même sans être un randonneur aguerri.

Forêt primaire de Bélouve avec ses fougères arborescentes géantes dans la brume matinale

Située sur un plateau surplombant le cirque de Salazie, Bélouve est une forêt de nuages, un monde de vert et de brume. Elle est célèbre pour sa « forêt de tamarins des hauts » et surtout pour ses fougères arborescentes, les Fanjans, qui forment une canopée spectaculaire. Se promener sur les sentiers aménagés en caillebotis donne l’impression de voyager à l’ère préhistorique. Le sol est un tapis de mousses, de lichens et de petites orchidées, et l’air est saturé d’humidité.

Ce qui rend Bélouve si idéale pour une première approche, c’est la facilité de ses sentiers principaux, qui permettent une immersion totale sans nécessiter un effort physique intense. C’est la démonstration vivante de ce que La Réunion s’efforce de protéger : des zones naturelles d’une beauté à couper le souffle. Le fait qu’environ un tiers de l’île soit recouvert de zones naturelles préservées prend ici tout son sens. De la leçon d’histoire du Jardin de l’État à la contemplation de la nature sauvage de Bélouve, le voyage botanique à La Réunion est une expérience complète.

La prochaine fois que vous franchirez les grilles du Jardin de l’État, prenez le temps de regarder au-delà du parc. Voyez-y le laboratoire d’un visionnaire, le mémorial d’une faune perdue et la bibliothèque vivante d’un patrimoine mondial. L’étape suivante consiste à le visiter non plus comme un simple promeneur, mais comme un lecteur attentif de l’histoire de La Réunion.

Rédigé par Élodie Techer, Ingénieure écologue et consultante en tourisme durable, spécialiste de la flore endémique et de la réglementation du Parc National. Elle accompagne les acteurs du tourisme dans l'obtention du label "Esprit Parc" et la lutte contre les espèces invasives.